Les ruches

Une ruche se dit brusc en provençal (elle est masculine), il y en a deux types. Les plus anciennes ruches étaient simplement constituées d'une section de tronc, creux ou creusé volontairement, au sein duquel des baguettes horizontales étaient placées de manière à accueillir des rayons. Des trous sont aménagés au pied de la ruche, afin de permettre le passage des abeilles. Ces modèles sont dits "ruches monoxyles".

Les ruches plus récentes font appel aux talents du menuisier puisque le tronc évidé est remplacé par une construction en planches bouvetées et chevillées, de forme parallélépipédique. Hormis l'assemblage en planches, le système reste le même et des baguettes intérieures permettent la fixation des rayons. Ces modèles sont dits "ruches assemblées".

Les ruches monoxyles et assemblées sont toutes les deux couvertes par une lourde lauze débordante qui empêche l'eau et les prédateurs de pénétrer dans la ruche.

Ces types anciens de ruches tendent de plus en plus à disparaître au profit des ruches modernes à cadres, hausses et rehausses avec toit intégré.

 

 

 

Les ruchers d'extérieur

Ce sont les ancêtres directs des ruchers actuels, se sont eux que l'on appelle apié en provençal, c'est à dire "l'endroit des abeilles" ( apis mellifica : nom latin de l'abeille).

Ils sont généralement aménagés sur une terrasse bien orientée (souvent au soleil levant, qui réchauffe l'air du printemps et fait sortir les abeilles de leur léthargie). Cette terrasse est parfois située à la limite entre les zones agricoles cultivées et les zones naturelles, de manière à diversifier au maximum les ressources florales pour les abeilles. Cette situation implique localement un certain éloignement des villages et des zones habitées. Le mur de soutènement de la terrasse est parfois aménagé de niches rectangulaires, peu profondes, permettant uniquement d'y placer une ruche à l'abri de la pluie. Sur la terrasse elle-même, des grandes dalles plates ( lèques ) sont disposées, de manière à recevoir d'autres ruches.

Sur la commune de Castellane, des terrasses aménagées en rucher ont été trouvées à Brans, à Taloire et dans la plaine de Cheiron. Cependant, l'enfrichement des versants masque certainement d'autres aménagements similaires.

Les ruchers-placards

Il s'agit de ruches installées au sein même des bâtiments. Sur la commune de Castellane, les ruches de ce type ont été repérées dans trois maisons et deux fermes.

L'usage des pièces qui accueillaient ces ruches ne semble pas déterminant : pièce d'habitation, fenil, comble, montée d'escalier… Si les maisons et les fermes ne possèdent qu'une ou deux ruches, il faut noter qu'un colombier isolé situé à Brans a été entièrement réaménagé en grand rucher.

Une niche rectangulaire est aménagée dans le mur du bâtiment, elle s'ouvre sur un fenil, dans des cuisines ou dans des montées d'escalier. Cette niche est parfois une ancienne fenêtre murée et recyclée. Des trous sont pratiqués à la base de la niche et communiquent avec l'extérieur, afin de permettre le passage des abeilles. .

Ces trous, généralement simplement creusés dans la maçonnerie, sont parfois dotés de véritables "tunnels" formés de cannes de Provence fendues.

A l'intérieur de la niche, des baguettes horizontales sont fixées, de manière à accueillir les rayons. L'encadrement de la niche porte une feuillure, ce qui permet d'y plaquer le mieux possible un panneau de bois qui ferme la ruche. La jonction entre ce panneau et la maçonnerie est colmatée grâce à de la cire d'abeille. Ainsi la ruche est complètement fermée de l'intérieur et l'essaim peut se développer paisiblement. Certaines ruches-placards disposent d'un système de fermeture plus compliqué. Il est constitué d'un cadre en bois fixe portant un second cadre articulé sur charnières, sur lequel était fixé un grillage ou un mica. Ce cadre mobile porte un panneau plein, également articulé sur charnières, qui permet d'occulter la ruche. Ce système permet d'observer l'évolution de l'essaim sans risques. A l'extérieur, de petites lauzes ou des planchettes en bois saillantes sont placées à la sortie des trous du rucher et servent de reposoir pour les abeilles. .

Une à deux fois par an, la récolte a lieu. La ruche, et parfois toute la pièce, est enfumée puis le panneau est détaché, après avoir enlevé la cire. Dans le cas du système à panneau sur charnières, le cadre mobile est également ouvert. Il est procédé à la récolte d'un quart à un tiers de la production, le niveau à prélever étant souvent indiqué par une marque dans la niche. Le panneau est ensuite repositionné et re-colmaté. .

Dans la haute vallée du Var, où des aménagements similaires ont été notés, ces ruchers-placards étaient dénommés "ruchers domestiques" par opposition aux ruchers d'extérieurs. On conférait à ces abeilles le pouvoir de protéger (symboliquement mais aussi pratiquement) les gens et les biens de la maison. Certains témoins indiquent que, lorsqu'un étranger arrivait à la maison, on lui recommandait de parler à voix basse et de ne pas faire de mouvement brusque au niveau de la ruche. Les abeilles étaient en revanche habituées aux gens de la maison, et certains se souviennent qu'enfants, les abeilles faisaient partie des animaux domestiques au même titre que les chiens et les chats.

Sur la commune de Castellane, des ruchers-placards ont été repérés dans un petit nombre de bâtiments (maisons et fermes) dispersés sur toute la moitié ouest de la commune (Taloire, Brans, Chasteuil, Taulanne, le Plan de la Palud). Cependant, ce dispositif devait être plus largement répandu, mais sa discrétion extérieure (quelques trous dans l'enduit des élévations…) et la modestie des aménagements ont pu les cacher aux yeux des chercheurs. A moins que les restaurations ou la ruine ne les aient fait disparaître….

En guise de conclusion

La (re)découverte de ces ruchers rappelle bien que l'architecture rurale, outre sa dimension architecturale stricte, est une porte privilégiée pour comprendre une société humaine et les relations qu'elle a organisée avec son territoire. Ainsi les deux types de ruchers répondent-ils à des nécessités et à des fonctionnements différents. A ces différences vient s'ajouter une opposition entre "rucher domestique", qui protège le foyer et ses habitants, et "rucher sauvage",éloigné et potentiellement plus dangereux par le nombre de ruches.

NB : Pour en savoir plus sur les ruchers d'extérieur, sur les ruches-placards et sur les formes d'apiculture traditionnelle, notamment dans le sud des Alpes :

Les ruchers dans les murs , "Les Cahiers de Salagon n°5", Alpes de Lumière, Mane, 2002.
Alexeï LAURENT
Chercheur contractuel pour le Service de l'Inventaire Général du Patrimoine, Région Provence-Alpes-Côte-d'Azur.
Prades, Février 2008.

 


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